Une
histoire un peu triste
Je
suis un tout petit oiseau ! Oui tout petit, mais plein
de couleurs.
J'aime
la nature, le soleil et la liberté. Je suis vif,
gai, rapide.
Dans
mon pays, les îles de Java, Sumatra, Bornéo
et autres îles environnantes. Je vis principalement
dans les bois, ou à leur lisière.
Je
mange des insectes que j'attrape en jouant, je me régale
du nectar des fleurs, je picore les baies sauvages,
douces juteuses et sucrées.
J'aime
bien ma famille, et mes copains oiseaux. Beaucoup me
ressemblent par la taille, mais nous avons des couleurs
souvent très différentes.
En
fait, nous sommes des cousins, d'espèces variées.
Notre famille compte environ 49 espèces différentes.
Cependant,
je dois préciser que nous sommes d'un naturel
plutôt solitaire, et que nous préférons
vivre seul ou en couple, mais pas plus !
Parfois
dans un jardin bien riche en arbres à fruits,
nous nous rassemblons, le temps d'une cueillette, à
5 ou 6 couples, mais jamais plus. Nous savons respecter
le territoire de nos amis, mais nous aimons que l'on
respecte le nôtre, et nous nous battons s'il le
faut.
La
vie est belle.. Quand tout va bien.
Un
jour cependant, ma vie a totalement été
boulversée!
Un
homme, de notre pays, que nous avions vu souvent et
dont nous nous sommes pas méfié, est venu
avec épuisettes et filets..
A
la tombée de la nuit, il nous a attrapé
par surprise : nous étions 200, 300 peut-être
! Nous n'avons pas pu fuir.
Quelle
frayeur !
Puis
il nous a entassé dans de petites boites avec
des grillages, un minuscule godet d'eau et une espèce
de pâtée sur laquelle nous marchions.
Ni
moi, ni les autres n'avons mangé pendant deux
jours ! C'était trop triste !
Nous
avons bu, certes, car nous n'avions pas envie de mourir
Encore que
Pour vivre dans ces conditions .. .Je
me demande si cela vaut le coup !
Quelques
uns des nôtres sont morts, du reste : morts de
peur, de chaud, de faim et de d'angoisse aussi.
Moi,
je suis resté, campé sur mes pattes, serré
contre les autres : dans l'adversité et la détresse,
plus question de se chamailler ni de se battre pour
quelques centimètres carrés de territoire.
Après
quelques jours dans ces cageots, nous avons été
emportés en camion vers un aéroport !
J'étais
épuisé : le bruit, la peur, les chocs,
la chaleur, la nourriture insipide ! Quelle tristesse.
Voyage
en avion, inutile d'insister ! Mais je vis toujours
!
Puis
arrivés, là nous avons eu froid ! Toujours
cette eau sale à boire, la pâtée
immonde, salie par nos propres déjections : l'horreur.
Puis
tout à coup, un homme, jeune, blanc, nous sort
de nos cageots : Ouf !
Nous
sommes lâchés dans une grande pièce,
blanche, claire, propre ! Enfin !
Le
sol est propre, les perchoirs aussi, la lumière
est vive ! Je reprends espoir.
Je
peux voler, dégourdir mes pattes et mes ailes
: j'aimerais bien me laver, et boire, et manger.
Voilà
que l'homme nous donne à boire et à manger
: une pâtée acceptable, une boisson jaune,
douce, sucrée au miel
Bon cela n'a rien
à voir avec le nectar des fleurs, mais c'est
bon.
Il
y a aussi de l'eau claire, fraîche, et dans un
petit pot de minuscules vers bruns clairs se trémoussent
!
J'ai
faim, alors je mange ! je goûte à tout.
Un
jour ou deux de ce régime, et je commence à
reprendre mes esprits.
C'est
là que je me rends compte que nous sommes beaucoup,
beaucoup trop, et tout à coup, les bagarres commencent
.
Deux
de mes amis se battent, avec force et acharnement :
je connais l'issue
C'est un duel à mort
: l'un des deux doit mourir, l'un des deux va mourir,
l'un des deux est mort !
Au
fil des jours des bagarres sanglantes continuent!
Nous
n'avons pas d'eau pour nous baigner, alors certains
se baignent dans cette boisson sucrée
ils
en meurent. On ne peut plus voler les ailes gluantes
et collées, on ne peut plus se battre non plus,
ni fuir.
Mais
l'homme blanc a compris, il nous donne des plateaux
pleins d'eau fraîche et propre.
Le
temps d'un instant, nous nous amusons, sautillant dans
l'eau, lissant nos plumes
Nous oublions presque
tout. Comme c'est bon !
La
vie reprend peu à peu ses droits.
Puis
un beau matin, une femme arrive, elle nous regarde,
nous prend en photo, discute et montre du doigt certains
d'entre-nous : je fais partie du lot.
Et
voilà que l'homme blanc, pourtant gentil, entre
de nouveau avec son épuisette à la main
!
Et
ça recommence !
La
peur d'abord, le petit cageot ensuite, et la voiture
encore.
Nous
sommes six, tous différents, pas vraiment de
la même famille.
Nous
arrivons dans une nouvelle maison, et là, nous
sommes mis trois par trois dans une cage beaucoup plus
petite que notre volière.
La
boisson sucrée est encore meilleure, la pâtée
aussi du reste, mais nous sommes à l'étroit.
Au
bout de deux jours, notre frayeur maîtrisée,
nous recommençons à nous battre.
Mais
ils ne comprennent donc rien ces gens qui passent sans
vraiment nous regarder ?
Nos
batailles sont toujours des duels ! La fuite ou la mort.
Ici,
aucun de nous ne peut fuir.
Bon,
enfin la dame a compris que ma cousine fait le siège
de la mangeoire et interdit aux deux autres de manger
: mais ce qu'elle ne sait pas la dame, c'est que les
deux autres ont le choix : soit de mourir de faim, soit
de mourir d'un coup de bec assassin ! Elle ne rigole
pas la cousine : petite certes, mais solide et forte
!
Voilà
qu'il y a des changements dans les cages : nous sommes
deux par deux maintenant.
Mais
ce qu'elle ne sait pas la brave dame, c'est que deux
qui ne s'aiment pas d'amour tendre, c'est encore trop.
Elle ne comprend pas la dame qu'il va encore y avoir
des morts
Il
y a des morts : Un sur deux, je l'avais prédit
!
Moi-même
j'ai échappé de justesse à une
attaque violente : je saigne, je suis blessé
au dessus du bec, j'ai mal.
Quelle
horrible vie.
Bon,
nous sommes maintenant un par cage. Ouf, il leur en
a fallu du temps et des morts pour comprendre.
Moi,
le blessé, je me retrouve dans une cage blanche,
sur un bureau, près de la fenêtre ; mon
cousin un peu plus loin dans une autre cage, et ma cousine
lointaine tout à côté, dans le même
bureau.
Ici
il fait clair, il fait chaud aussi.
Moi,
j'ai de la chance, j'ai la fenêtre et je peux
regarder au loin
Penser et parfois rêver.
Mon
cousin, lui, ne va pas bien : le voyage fut difficile,
et surtout il déprime ! Il tente de manger, de
boire, je crois qu'il va préférer se laisser
mourir.
La
cousine, elle, la petite peste, est en boule : c'est
pourtant elle qui a failli me tuer !
Elle
n'est pas bien non plus.
Nous
sommes trois éclopés.
La
nourriture devient meilleure ( ou alors je m'habitue
)! Le breuvage sucré est plus parfumé,
on a du y rajouter quelque chose, comme un vague goût
de pollen, en plus du miel.
Les
fruits sont bons aussi, surprenants mais bons, et la
pâtée pas désagréable.
Je
suis en train d'aller mieux, mais mon cousin est mort
ce matin.
La
cousine elle aussi semble aller mieux. La chipie, je
la vois qui monte sur la main de la dame, je la vois
même manger dans sa main ou dans le godet qu'on
lui présente .
Et
voilà qu'elle fayote la cousine !
Ce
matin elle a même poussé un petit cri d'approche
quand la dame est entrée, et la dame a répondu
!
J'ai
bien rigolé quand j'ai entendu le cri de la dame.
Bon, ne cherchons pas à comprendre. Il y a longtemps
que je n'avais pas ri
Bon,
voilà maintenant que j'ai mal à une patte,
je ne peux pas la poser, je ne sais pas ce qu'il m'arrive
!
La
dame a vu que j'avais mal (tiens, elle regarde celle-là).
Bon
elle me parle doucement, je ne comprends rien à
ce qu'elle dit, elle entre sa grosse main dans "
ma " cage, et elle me prend.
Mon
cur bat à toute vitesse : que va-t-il encore
m'arriver ?
Et
voilà que la dame pose un petit coton sur ma
patte, avec une huile douce, et une huile qui sent bon.
Elle
prend aussi un coton humide et tiède qu'elle
passe doucement sur ma blessure à la tête,
et elle continue de me parler doucement.
Je
n'ai pas mal, je n'ai même presque plus peur
Elle
pose doucement quelque chose sur ma tête, me redit
des paroles douces, et me remet dans la cage après
avoir nettoyé les perchoirs.
Je
n'ai plus mal à la patte, je peux la poser. En
fait c'était quelque chose de collé qui
entrait dans ma peau, entre deux ergots.
Je
peux me reposer maintenant, fermer les yeux pour penser
à mon pays, réfléchir comment je
vais réussir à m'adapter à ma nouvelle
vie, car je crois bien que je n'ai plus vraiment le
choix.
C'est
s'adapter ou mourir, et je suis trop jeune pour mourir.